Il y aura du bonheur dans les familles _ Alban LECUYER

L’exposition Il y aura du bonheur dans les familles du photographe Alban Lécuyer, qui devait se tenir jusqu’au 11 novembre 2020 à L’Île-Bouchard, a été écourtée pour cause de crise sanitaire.

Pour celles et ceux qui n’ont pu s’y rendre avant la fermeture des portes de la Chapelle de l’Hôpital, une séance de rattrapage s’impose !

Suite à sa résidence en Touraine organisée en partenariat avec le CAUE 37 et le laboratoire de
recherche l’InTRu (université de Tours), le photographe Alban Lécuyer a inauguré le vendredi 16
octobre une exposition de photographies in situ à l’Île-Bouchard. La petite bourgade accueille une
quinzaine d’images et un court-métrage.

Alban Lécuyer est un photographe dont l’intérêt se porte volontiers sur la ville, ses activités, les
diverses façons d’y vivre et les paradoxes qu’elle engendre. Si ses précédents projets (tels qu’Ici
prochainement, Kuru, l’esprit de la ville ou encore The Grand Opening of Phnom Penh) explorent
la relation qu’entretiennent les habitants avec leur ville dans des métropoles, le photographe se
penche avec « Il y aura du bonheur dans les familles » sur ce qu’implique la vie dans une petite
ville. Pour s’imprégner de l’écosystème de cet espace urbain, Alban Lécuyer a visité, exploré et
finalement choisi la ville de l’Île-Bouchard, commune de 1550 habitants. Le photographe ne s’est
pas contenté d’une approche pittoresque, superficielle de la petite ville, il a pu, avec le soutien du
CAUE, s’entretenir et filmer des habitants, et pas n’importe lesquels : les collégiens. Soit ceux qui,
peut-être, peuvent le mieux parler de la petite ville, du moins avec le plus de sincérité, du fait du
temps qu’ils y passent. L’Île-Bouchard est une ville qui reflète assez justement les enjeux
urbanistiques modernes de toutes les petites villes : riche d’une histoire de 1200 ans, d’une activité
prospère dans les années 1970 et d’une apparition mariale en 1947, celle-ci s’accoutume peu à
peu à son assignation à l’espace péri-urbain, délaissée par des activités qu’elle concentrait
autrefois, réunies aujourd’hui dans les métropoles.

L’aboutissement du projet d’Alban Lécuyer est présenté à l’intérieur de la ville de l’Île-Bouchard,
dans trois lieux distincts, ce sont tous des marqueurs identitaires de la petite ville : le stade de foot
(lieu de sociabilité par excellence de la jeunesse), les rues de la République et Carnot (axes à la
fois centraux et sinistrés par le nombre de boutiques fermées) et la chapelle rue de l’hôpital qui
rappelle l’importance de l’Île-Bouchard sur le plan religieux (c’est en effet un lieu important de
pèlerinage catholique). Ces trois lieux symboliques forment un réseau des identités multiples de
cette ville.

Expo_LECUYER©ED_CAUE37

les collégiens bouchardais _ chapelle de l’hôpital

 

 

 

 

 

 

 

Le point de départ de notre itinéraire est la chapelle de la rue de l’hôpital et plus
particulièrement le court-métrage qui y est diffusé. Il s’agit d’un travail de synthèse, une sorte de
collecte d’expériences récoltées par l’artiste au contact de la ville et de ses habitants. Le court-métrage
se développe sur trois dimensions. Les images filmées de la ville, dont l’enchaînement
hétéroclite est une sorte de vagabondage pour le spectateur, proposent une première définition de
l’espace urbain : un espace aux multiples facettes, difficile à saisir du fait de sa diversité (une zone
commerciale, un centre historique datant du moyen-âge, une île dont la végétation est en partie
sauvage, …). Un texte nostalgique, sorte de litanie poétique, accompagne ces images et évoque à
travers les souvenirs d’un ancien habitant, une vie (ou une ville) dépassée. La troisième dimension
vient s’entrechoquer avec les deux premières : il s’agit de l’intervention de jeunes gens racontant
la vie de leur ville. L’approche sensible de leur environnement vient contrecarrer toutes les
approches scientifiques de la définition de l’espace péri-urbain. La grande force de leur discours
est dans l’immense capacité d’émerveillement qu’ils savent insuffler à ce dont ils parlent : un
espace qu’ils se sont approprié, qui est leur. Le jugement y est hors de propos.

Une fois sorti de la chapelle, le visiteur est invité à se rendre dans la ville, à la parcourir. Il
s’aventure dans les rues de la République et Carnot. Grâce à l’installation de grands panneaux de
toile collés ou affichés sur les vitrines délaissées, ces lieux sont habités. Les photographies en
grands formats de collégiens de 5ème et de 4ème du collège André Duchesne viennent
s’enchâsser dans ces bâtiments. Leur apparition quelque peu fantasmagorique (impression
donnée à la fois par les formats et par la mise en scène des portraits, sur fond noir) contraste avec
les devantures fatiguées et nie en partie la tristesse de cet abandon en affirmant leur existence au
sein même de la ville. Quelques images de la ville sont aussi exposées et proposent une
intéressante mise en abime de la ville dans la ville. L’artiste expose ainsi, côte à côte, des facettes
quasi irréconciliables de la ville.

©ED_CAUE 37

Les collégiens découvrent l’exposition en présence de l’artiste

La promenade s’achève au stade de foot, juste derrière le collège, sur le bord de la route
menant à Parçay-sur-Vienne. Face à la rivière, alignées sur le grillage qui entoure le terrain, on
contemple cinq images quadrangulaires juxtaposées (portraits et éléments fragmentaires de la
cité). Ce sont autant de fractions paradoxales et complémentaires de la ville et de ceux qui y
habitent. On y voit des jeunes gens souriants, plein d’une vie qui déborde de leurs portraits. Ils font
pendant à des bâtiments, des paysages qui forment leur environnement. Cette dernière installation
peut être vue comme l’apothéose de notre promenade à la découverte d’une petite ville,
impossible à réduire à une formule, impossible à comprendre sans aller à sa rencontre.
La décomposition de l’espace proposée par l’appareil photographique et la caméra d’Alban
Lécuyer, loin d’être une désagrégation du sens, est, bien au contraire, l’affirmation d’une nouvelle
définition de la petite ville, forte de ces antinomies, suscitant un émerveillement à renouveler sans
cesse.

Texte _ LB | Photos _ AL et ED

Nous n’avons pas eu le temps de désirer from Alban Lécuyer on Vimeo.